LOCKER ROOM TALK
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LOCKER ROOM TALK
Quand notre collègue Maurizio Spiridigliozzi nous parle au printemps 2025 d’un opéra qu’il va écrire sur un texte de Jean Portante et quand il nous demande d’y participer avec notre classe, nous ne savons pas encore ce que notre simple « oui » va avoir comme conséquences.
Nous imaginons un engagement à moyen terme et pensons pouvoir continuer notre travail sur Monsieur Choufleuri d’Offenbach que nous voulons présenter en février 2026, longtemps avant de recevoir la partition de Maurizio. Erreur. Maurizio compose comme son compatriote Rossini, pris soudainement dans un tourbillon de créativité et alors efficacement et surtout rapidement. Monsieur Choufleuri doit patienter.
Nous imaginons aussi qu’il ne s’agit que d’une petite intervention dans sa pièce puisqu’il nous indique que nos élèves vont être le chœur. Erreur. Nos élèves vont avoir un rôle primordial, le moteur de l’histoire.
Nous imaginons finalement que cette œuvre va être créée dans un cadre sécurisé au Conservatoire. Erreur. Nous nous retrouvons dans une production de la saison du Mierscher Theater, avec un metteur en scène de renommée, un décor et des lumières très élaborés, des costumes faits sur mesure et des artistes exceptionnels à nos côtés.
Il faut savoir que la classe d’art lyrique du Conservatoire de la Ville de Luxembourg, qui est sous la direction conjointe de Hélène Bernardy et de moi-même, présente un spectacle par année qui est choisi selon des critères pédagogiques en fonction des facultés et des besoins de chacun de nos élèves. Notre objectif est de leur donner une impression de production professionnelle, dans des décors, avec des costumes, dirigés par un chef, accompagnés par un orchestre, etc. Mais cela reste un projet pédagogique et nous guidons nos élèves doucement et avec précaution.
La participation à une production du Mierscher Theater présuppose cependant un travail et un résultat professionnels. C’est ce que nous faisons comprendre à nos élèves et nous allons voir qu’en conséquence ils sont en mesure de libérer des facultés inespérées.


Notre aventure commence le 17 octobre, le jour où les partitions arrivent. Nos cours ont lieu les vendredis et les samedis. Impatients, nous commençons directement le travail musical avec notre excellente chef de chant Emmanuelle Bizien. Connaissant l’urgence, les élèves fournissent un travail concentré. Le compositeur, friand d’entendre ce que nous faisons de sa composition, assiste le plus souvent possible à nos cours et explique patiemment sa musique. Très rapidement, le metteur en scène Claude Mangen peut se joindre à nous pour nous parler de sa conception de la pièce et pour faire un premier travail scénique. Les élèves sont soulagés. La musique est belle et le metteur en scène est sympathique !
« LA PARTICIPATION À UNE PRODUCTION DU MIERSCHER THEATER PRÉSUPPOSE CEPENDANT UN TRAVAIL ET UN RÉSULTAT PROFESSIONNELS. C’EST CE QUE NOUS FAISONS COMPRENDRE À NOS ÉLÈVES ET NOUS ALLONS VOIR QU’EN CONSÉQUENCE ILS SONT EN MESURE DE LIBÉRER DES FACULTÉS INESPÉRÉES. »
La pièce n’est cependant pas encore finie et, jusque début décembre, le compositeur amène des modifications pour parfaire son œuvre. Au début, ceci étonne nos élèves, qui sont habitués à des partitions bien arrêtées depuis des décennies, voire des siècles, mais au fur et à mesure, cette façon de procéder leur semble juste et évidente. Comme le résume si justement un(e) de nos élèves : « Travailler sur une pièce encore en cours d’écriture a demandé une grande flexibilité et une véritable curiosité musicale. Nous devions intégrer les modifications au fil du processus, ce qui a stimulé notre sens de l’adaptation et renforcé notre implication artistique. »

Fin novembre, nous nous retrouvons à la salle de répétition du Mierscher Theater pour les premières répétitions avec les solistes chanteurs et les acteurs. Nos élèves décèlent rapidement le décalage entre leur niveau et celui des artistes professionnels et aussi celui entre les exigences dans un vrai théâtre et celles qu’ils connaissent dans le milieu protégé du Conservatoire. Cette découverte les fait hésiter, s’excuser, perdre courage au point de regretter d’avoir accepté de participer à ce projet. Après quelques explications et exhortations, les élèves commencent à trouver leur place, osent demander conseil à ceux qui désormais deviennent leurs collègues, s’en inspirent et commencent à agir professionnellement, prennent des initiatives et comprennent leurs responsabilités.
« Travailler dans un cadre professionnel m’a permis de découvrir les exigences du monde lyrique et théâtral : apprendre à se mouvoir sur scène, à trouver sa place dans l’espace, à écouter et se coordonner avec ses partenaires, aussi bien sur le plan musical que scénique. Cette recherche d’équilibre entre expression vocale, gestuelle et jeu collectif m’a beaucoup appris sur la précision et la concentration nécessaires à une production d’ensemble. » (réflexion d’un(e) éléve)


Fin décembre les répétitions ont lieu sur le plateau. Les dimensions de la scène sont considérables et intimidantes ! Le décor n’est pas encore installé complètement. Certains éléments, notamment les rideaux en voile qui entourent la scène, ne sont que marqués. Malgré ceci le cadre est impressionnant, on se sent tout petit, comme à la première répétition à Mersch.
Un travail de motivation s’impose. D’un côté nous, les professeurs, utilisons tout notre répertoire pédagogique et les deux acteurs, Anne Brionne et Guillaume Durieux, prennent l’initiative de montrer aux jeunes des exercices de scène à faire avant toute répétition et sont tout simplement à leur écoute. Peu à peu nos élèves commencent à se sentir à l’aise et à prendre plaisir. Ils sont de retour.
« La rencontre avec des comédiens et des chanteurs professionnels a été particulièrement inspirante. Le travail avec les comédiens, en particulier pour la partie théâtrale, a été à la fois intense et profondément passionnant : ils ont cherché à nous transmettre leur savoir, leur sens du jeu et de la présence. À travers leurs conseils, nous avons appris à habiter un personnage tout en restant partie prenante d’un ensemble, à trouver cet équilibre entre individualité et unité, un peu à la manière d’un chœur antique où chaque voix contribue à une même émotion collective. » (commentaire d’un(e) élève)
Début janvier, le décor est presque prêt et Jean Portante, l’auteur du texte vient assister aux répétitions. Il répond gentiment à toutes les questions concernant son œuvre et explique patiemment le livret. Maurizio Spiridigliozzi ne se lasse d’assister au processus de création de son opéra.
« Ce qui rendait le projet encore plus unique, c’était la création d’une œuvre contemporaine, menée en présence du compositeur et du librettiste. Pouvoir échanger directement avec eux sur leurs intentions artistiques, leurs doutes ou leurs choix d’écriture nous a fait comprendre l’importance du dialogue entre interprètes et créateurs. » (réflexion d’un(e) élève.)
L’arrivée du chef, Marc Meyers, et de l’orchestre marque un point culminant dans cette évolution à tel point qu’à la première nous oublions que nous sommes en présence d’élèves. Après toutes ces aventures nous revenons au Conservatoire où Monsieur Choufleuri nous attend patiemment.
Monsieur Choufleuri restera chez lui le… de Jacques Offenbach sera donné en novembre 2026 au Mierscher Theater.