SERGE DANIEL KABORE EST DEVENU DANSEUR PROFESSIONNEL, APRES AVOIR OBTENU UN BACHELOR EN DROIT. IL NOUS RACONTE SON PARCOURS PERSONNEL TOUCHANT ET INTIME ENTRE LE BURKINA FASO ET LE LUXEMBOURG.

Tu es né et as vécu au Burkina Faso, avant de t’installer au Luxembourg en 2020. Peux-tu nous décrire ton parcours et comment tu as pris goût à la danse ?
J’ai fait un parcours plutôt classique au Burkina Faso : après un bac littéraire, j’ai eu mon bachelor en droit. J’ai fait de la danse au lycée et participais à des compétitions de danse urbaine et de danse traditionnelle. À mon entrée dans la troupe de théâtre de l’université, j’y ai rencontré un danseur qui me parlait d’un casting où 200 danseurs étaient recherchés pour l’ouverture du Festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou (FESPACO). J’y suis allé et c’était la première fois que je fréquentais un lieu avec des professionnels de la danse ! Je ne savais pas qu’il y avait un métier de danseur, que c’était une profession. Les mouvements qu’on y faisait étaient très beaux à voir et j’ai appris que c’était de la danse contemporaine. Je voulais apprendre ça ! Ensuite, j’ai participé, par curiosité, à un appel à candidatures pour une formation de danse contemporaine au Centre de Développement Chorégraphique La Termitière à Ouagadougou. Je venais de la danse urbaine et c’était très différent. Je me suis inscrit, parallèlement à mes études de droit, sans que la danse ne soit ma priorité. Je combinais les deux. J’avais prévu de finir mes études de droit et de trouver du travail. Ça ne m’intéressait pas trop de devenir danseur, dans ma tête ça s’arrêtait là. Je ne savais pas encore que j’allais continuer.

Qu’est ce qui t’a amené à vivre au Luxembourg ?
La même année, j’ai rencontré ma chérie au Burkina Faso qui y travaillait pour l’Ambassade du Luxembourg. La question s’est posée que faire après la fin de son contrat : rester au Burkina Faso ou pas ? Rester allait être compliqué, et il fallait avoir un plan pour s’installer au Luxembourg. On se disait qu’avec la danse, je pourrai mieux m’y intégrer, car je ne parlais pas le luxembourgeois. En plus, le droit que j’ai étudié n’est pas le droit luxembourgeois. Or, ça allait être compliqué et risqué, car je n’avais pas pris au sérieux ma formation à l’école de danse. À ce moment, j’ai commencé une deuxième formation de trois ans à l’École des Sables au Sénégal. Le coté créatif m’attirait le plus. Que peux-je faire avec la danse ? C’est ainsi que je suis devenu danseur.

ON S’INSPIRAIT DE LA NATURE ET LES NON-DANSEURS ONT RÉUSSI À CRÉER DES MOUVEMENTS. J’AI COMPRIS QUE L’IDÉE N’EST PAS DE SAVOIR DANSER, MAIS DE SAVOIR TROUVER LE MOUVEMENT AVEC SON PROPRE CORPS. J’AI COMPRIS QUE C’EST UNE FORME DE DANSE À PART. C’ÉTAIENT DES CRÉATIONS SPONTANÉES ET C’ÉTAIT SOCIAL – C’EST ÇA QUI ME PLAISAIT.

Tu décris ton travail comme « immersif et participatif ». Peux-tu nous décrire et nous parler de projets concrets ?
Je voyais les autres danseurs qui voulaient créer des pièces et aller jouer sur des scènes. Presque tous les danseurs veulent faire ça, mais il n’y a pas assez de place pour tout le monde. Je me suis interrogé sur le rôle de la danse. Est-ce que le but est de faire un beau spectacle pour que les gens viennent voir ? Cela ne m’intéressait pas trop. La danse peut être autre chose, au-delà du simple fait de faire une­ représentation pour des gens avisés. Y a-t-il un autre type de danse qui peut apporter plus à la société ? J ’ai fait des recherches et suis tombé sur la danse-thérapie. J’ai compris que la danse n’était pas juste l’art de bouger et de donner du spectacle. On peut faire du social avec la danse. Ça peut contribuer à guérir des gens et impacter toute une vie. J’avais envie de faire ça ! C’est beau d’être sur scène, mais j’avais envie que ma danse puisse apporter quelque chose d’autre. Des projets dans les centres de détention ou dans les orphelinats existaient déjà au Burkina Faso, mais c’étaient des projets de passage qui avaient lieu une ou quelques fois par an, puis disparaissent. Je n’ai rencontré personne qui se dédiait spécifiquement à cela. Je voulais explorer ceci. J’ai la chance d’avoir une licence en droit et je voulais pousser ma danse, pour aller loin. Il n’y avait pas de formation en danse-thérapie au ­ Burkina Faso, donc je me suis formé moi-même en lisant et en regardant des vidéos sur internet.

Je suis tombé sur une phrase qui m’a marquée : La nature est l’endroit idéal pour toute inspiration.­ Cette phrase m’a illuminée. J’habitais à côté d’un parc, j’ai pris ma sono de musique, suis allé au parc et ai improvisé et commencé à danser. J’étais seul et j’avais besoin de quelques personnes pour expérimenter des exercices dans la nature avec moi. J’ai donc créé une affiche avec des cours de danse-nature gratuits. J’ai commencé avec huit personnes et petit à petit, le groupe s’est agrandi. Le plus grand nombre à une séance a été trente personnes. Ainsi est né cette forme de création. On s’inspirait de la nature et les non-danseurs ont réussi à créer des mouvements. J’ai compris que l’idée n’est pas de savoir danser, mais de savoir trouver le mouvement avec son propre corps. J’ai compris que c’est une forme de danse à part. C’étaient des créations spontanées et c’était social – c’est ça qui me plaisait. Tout est parti de là.

Tu as introduit la danse dans un hôpital de Ouagadougou en adaptant le mouvement aux personnes atteintes de cancer. Peux-tu nous dire comment est venu cette idée et quel a été ton approche et ton travail au sein de cet hôpital ?
En 2017, mon petit frère était gravement malade, il avait un cancer et suivait une chimiothérapie très épuisante. Avant, il faisait également de la danse urbaine au lycée avec moi. La maladie l’a tellement affaibli qu’il avait envie de refaire quelque chose. Un jour, je préparais ma séance de danse-nature pour le lendemain et me disais : si mon petit frère était encore vivant, avec sa maladie, la danse dans la nature aurait pu lui faire du bien. Ça m’a attristé, car j’ai eu l’idée seulement après son décès. Je me suis dit que mon petit frère n’est plus là, mais il y a plein d’autres personnes qui sont encore là, dans cette situation. Je peux aller leur tendre la main. Je suis donc allé dans l’hôpital où mon frère a été soigné. L’oncologue était très touchée, car elle avait vu sur les réseaux sociaux des projets de danse thérapie en Europe, mais pas au Burkina Faso. Avec la directrice de l’hôpital, on a réfléchi à la meilleure méthode de donner des cours de danse aux malades. Comment cadrer, à quel rythme, dans quel lieu ? Pour motiver les malades, l’hôpital mettait l’accent sur l’importance de l’exercice physique pour accompagner la guérison, et disait aux patients qu’un jeune allait venir pour leur apprendre à bouger. Je motivais les accompagnants à faire les cours avec nous, pour continuer à réaliser les exercices à la maison. Les gens adoraient et me demandaient toujours quand j’allais revenir. Je faisais cela bénévolement et j’y allais quand j’avais le temps. Ça me plaisait de donner des cours de danse à des gens qui en avaient vraiment besoin, ça leur permettait de quitter leur maladie pendant quelque temps et de retrouver parfois le sourire. C’est très gratifiant de voir qu’on apporte beaucoup avec l’art qu’on fait.

J’étais le seul à le faire au Burkina Faso et quand je suis venu au Luxembourg ça s’est arrêté. Je ne trouvais pas de personnes avec la même motivation pour continuer mon travail bénévolement. Moi, ça me plaisait, c’était ma façon de rendre service à mon frère décédé. Mais les autres n’ont pas eu la même expérience, et la motivation n’était pas la même. J’ai créé un projet, financé par ­l’Ambassade du Luxembourg au Burkina Faso, pour continuer mes séances thérapeutes pendant six mois. Aujourd’hui, ça n’existe plus, malheureusement.

Tu danses avec Jill Crovisier dans Correspondances, la nouvelle création du Mierscher Theater. Comment perçois-tu ton travail en tant que danseur avec l’Ensemble blanContact ? Qu’est ce qui t’a motivé à participer à ce projet ?

Au Luxembourg, je voulais continuer avec ce que je faisais au Burkina Faso. J’ai fait des demandes pour intervenir dans des centres de réfugiés et des services d’oncologie. La demande n’y était pas vraiment, et j’ai laissé tomber. Quand j’ai découvert blanContact, je me suis dit que c’est ce que j’aime faire ! Ce sont des personnes qui ont envie de s’exprimer avec leurs corps, avec leurs mouvements. Ce sont des gens qui sont quasiment tout le temps oubliés dans la société et là, je peux être utile en utilisant l’art. Je suis très content que ça aboutisse à une création, car ça donne de la valeur à l’art que je pratique et offre un moment d’expression pour ces personnes avec plein de différences. Là, ils sont vus, en tant qu’artistes, en tant que personnes qui s’expriment. Je vais apprendre beaucoup d’eux, car ce sont des personnes pleines de vie, qui sont naturelles, qui sont eux. J’apprends beaucoup à travers les différentes émotions et façons de bouger et de faire.

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